chroniques
© d'après une image de hanna dworniczak - licence creative commons paternité, partage des conditions à l'identique01 février 2010
« Bastingage » est la chronique de Christian Laborde, écrivain, publiée chaque mois sur le site Internet de la ville.
Il n'a pas déboulé sur la scène du Zénith. Il n'a pas fait une entrée fracassante. Quand le projecteur l'a pris dans son pinceau, Jacques Dutronc était confortablement assis dans un fauteuil en cuir noir, aussi noir que sa veste également en cuir, que les verres de ces Ray-ban qu'il ne retire jamais. Comme nous l'avons copieusement applaudi, il a consenti au bout de quelques secondes à se lever, et c'est parti pour « 700 millions de Chinois, et moi, et moi, et moi. » Lui : « Et moi... ». Et nous : émoi.
Au sommet d'un chêne, avenue des Lauriers, un pivert obstiné – « Et moi, et moi, et moi... » - plante à fond la caisse son bec dans l'écorce. Mon chien, Ugo du Val de Peyras, un Labrador noir, s'en tape de son souk. Clairement, Ugo fait la sourde oreille. Ce que nous pensons être un simple martellement, un son charmant dans le matin froid est en fait un message que le pivert adresse à Ugo. Le message dit « Plus vite, plus vite... », comme dans le film Police Academy (1984), lorsque le Sergent Carey Mahoney, badine en main et visière au ras des narines, fait courir la troupe. Or Ugo, pour des raisons philosophiques, est opposé à toute forme d'accélération. L'hystérie sociale, l'épilepsie urbaine lui sont étrangères. Ugo est membre du bureau politique de la SPA : Société pour la Prohibition des Accélérations. Ugo ne sprinte jamais, excepté lorsque, réveillé par le bruit des croquettes chutant dans sa gamelle, il dégringole du canapé et fonce vers son repas. Ugo mange ou dort et, quand il ne mange ni ne dort, il freine.
Le pivert que l'on nomme « picaralh » en gascon et « pica pau » en portugais, se prend pour le clairon. Il entend réveiller les chambrées. Personne ne lui aura dit que le service militaire a été aboli. Et s'il savait comment l'homme se comporte avec ses semblables, les paysages et les animaux dès l'instant où il quitte son lit, il s'empresserait de ne pas le réveiller, se clouerait volontiers le bec.
J'apprécie pour ma part le concert du pivert de l'avenue des Lauriers. Il a dû apprendre la musique à Uzeste, avec Bernard Lubat, créateur « destroy-rural » jouant aussi bien, lors de ses performances artistiques, du piano et de la batterie que de la cloche de vache et de la poêle à fond troué dont on usait jadis pour faire griller les châtaignes.
Le pivert de l'avenue des Lauriers ne joue pas de la poêle à fond troué mais, semble-t-il, de la machine à écrire, à la façon de Jerry Lewis dans son sketch mythique. Le pivert de l'avenue des Lauriers est en quelque sorte la dactylo des cimes, un artiste qui montre toute sa virtuosité dès lors que ça se corse du côté de l'écorce.
Quand le pivert de l'avenue des Lauriers s'aventure dans les aigus on croirait qu'il joue de la guimbarde à la façon des cow-boys descendus de leurs chevaux dans les westerns en noir et blanc. Peut-être un jour prochain, le pivert de l'avenue des Lauriers jouera-t-il de l'harmonica, comme Charles Bronson dans Il était une fois dans l'ouest. Ce jour-là, promenant Ugo, je marcherai, avenue des Lauriers, vêtu d'un cache-poussière pareil à celui que porte dans le film de Sergio Leone Henry Fonda.
N'en faisant qu'à son bec, le pivert de l'avenue des Lauriers nous gratifie également de sons étranges, comme s'il tapait, non sur l'écorce du chêne, mais sur un tuyau creux, récupéré dans une décharge. On voit qu'il est le disciple de Pierre Henry, maître de la musique concrète.
Le pivert de l'avenue des Lauriers est un grand artiste, un musicien doué pour l'improvisation. Fayçal Karoui devrait le prendre dans son orchestre.
Christian Laborde
http://www.christianlaborde.com
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