chroniques
© ville de pau27 mai 2009
« Bastingage » est la chronique de Christian Laborde, écrivain, publiée chaque mois sur le site Internet de la ville.
Le portable dans une main, « Une vie à coucher dehors » dans l'autre, je quitte la librairie et m'engage dans la rue Castetnau. « Une vie à coucher dehors » (Editions Gallimard) est le dernier livre de Sylvain Tesson, auteur déjà « d' Aphorismes sous la lune et autres pensées sauvages » ( Editions des Equateurs), ouvrage savoureux que je relis régulièrement. On y trouve ceci, par exemple : « Les animaux ont peur du tonnerre comme les enfants d'une mère qui les gronde. »
Donc, je marche, rue Castetnau. Une ou deux crottes de chien me rappellent que nous sommes, non en Suisse, mais en France. Je marche les yeux plantés dans les Converse qui me doublent ou me croisent. Levant la tête, je tombe nez à nez avec une botte géante, suspendue au-dessus d'une vitrine, une belle botte en cuir, celle sans doute d'un D'Artagnan qui aurait abusé de l'hormone de croissance.
Et si c'était la botte d'une Géant ? Les Géants n'existent pas, me dira-t-on. C'est faux. On en trouve à la pelle sur les parquets de la NBA, et sur Playstation, dans les jeux video de baston. La Playstation n'existait pas qu'il y avait déjà des géants dans les Pyrénées. On en comptait une bonne douzaine, en Bigorre ou dans l'Aubisque. On les appelait les Bécuts. Ils leur suffisait de mettre un pied devant l'autre pour changer de vallée. Ils se nourrissaient essentiellement de jeunes filles chrétiennes. Ils les avalaient, recrachant systématiquement celles qui portaient sur elles un crucifix. Un crucifix, c'est indigeste, et les Bécuts n'avaient, dans les grottes où ils logeaient, ni Alca-Seltzer, ni Citrate de Bétaïne.
Et si c'était la botte du Chat botté, sorti en catastrophe des pages de Perrault pour aller mettre une pièce au parcmètre ? Les chats aussi se font verbaliser. Parlons chat, un instant. Lors d'une séance du conseil municipal, il fut question de ces animaux qui tiennent volontiers compagnie aux écrivains. Le ronron ambiant fut brisé par un élu. Il sortit ses griffes et, assis sur son siège, miaula tout son saoul : « Quoi ! Des associations qui s'occupent de chats perçoivent des subventions : est-ce bien sérieux ? Le Palois doit-il payer pour des chats dont certains seraient originaires de... Jurançon ? » Des chats sans papiers, en quelque sorte. La mondialisation, la crise et les pénuries frappent aussi les chats. De même que des hommes quittent leur village d'origine pour des pays où ils espèrent décrocher un boulot et un avenir, des chats abandonnent leurs gouttières natales pour des impasses et des greniers lointains où ils pensent trouver des souris. Selon les renseignements généraux, les chats de Jurançon délaisseraient la place du Junqué, puis, aidés par des passeurs, franchiraient le gave et s'installeraient dans les poubelles du quartier du château. Monsieur Besson, ministre des expulsions et des rafles à la sortie des écoles, nous demande de dénoncer les responsables de ces réseaux clandestins, également tous ceux qui, vétérinaires, bénévoles, apportent un soutien à tous ces chats en situation irrégulière. Nous ne dénoncerons personne. Dénoncer n'est pas républicain, pensons-nous. Besson peut bien faire la chattemite ou, au contraire, nous menacer de châtiment, nous choierons les chats, les aiderons à éviter les chausse-trappes dans lesquelles il cherche à les faire choir.
A qui donc appartient cette grande botte suspendue dans le ciel de la rue Castetnau ? Je l'ignore ! Sylvain Tesson devrait la chausser, lui qui court le monde et nous permet, grâce aux nouvelles de « Une vie à coucher dehors », de visiter la planète pour à peine 16,90 euros. Tesson, c'est très bon. Voici, pour la route et la rue Castetnau, un aphorisme de cet auteur qui, désormais, m'accompagne : « Le coup de fusil part. L'oiseau tombe, moins bas que le chasseur ».
Christian Laborde
http://www.christianlaborde.com
imprimer l'article
recommander l'article
chroniques
et aussi...
